Fossettes rieuses de fesses blondes sur mon matelas nu. Vue splendide. Délicat duvet hérissé par l’électricité émanant de mes murs tuméfiés de noeuds de cuivre. Céline est serveuse en bas, baise sporadique de surcroît, fraîche comme une fleur dans son sommeil. Mais vaut mieux ne pas s’arrêter à ces faux airs d’innocence, ça les fait bien se marrer, ces filles-là, ça les fait téter leur pourboire et ne rien rendre. Mieux vaut jouer les durs et laisser à son meilleur pote le soin de se couvrir de ridicule en déclamant son amour du haut d’une pyramide de benzodiazépines et inviter tout le monde au troisième une fois la fermeture venue. Les fesses blondes de Céline s’ébrouent, projettent une ondulation paresseuse le long de son échine jusqu’à une colossale tête frisée. Le bon genre de rétro, Céline, du genre funk jusqu’aux orteils. Jusqu’au lit. Murmure inaudible, esquisse de sourire. Somme toute pas mal comme réveil, si ce n’est ce boucan inhabituel et ce qu’il augure, mélange de radio parasitée et d’écho de salle de bain, sans fille pour l’envahir des mille pots nécessaires à la rendre anéchoïque.
C’est frette un éveil automnal à Montréal. J’emprunte au chambranle le drap gris tenant lieu de porte à ma chambre, rêche comme la joue d’une vieille tante. Observe un moment mon haleine se transformer en buée. Peut-être envie d’une clope. Je me réchauffe un peu les mains au-dessus d’un rackmount, comme à ces barils-braseros de ruelle que l’on voit tant dans les films. Me souviens pas d’avoir jamais vu un baril de métal traîner. Hésite à quitter le confort de la pièce. Mon cerveau pulse et le plancher est gelé.
Souffle d’octobre entrant par les fissures des murs, portant avec lui de terribles auspices.
La brique c’est beau, mais c’est pas chaud, ça n’isole rien quand les rénovateurs font un job de marde. L’appartement complet est une ode aux jobs de marde: miteux et mal foutu. Avoir un niveau sous la main me pousserait presque au suicide. On pourrait organiser des courses de crayons si les lattes du plancher n’étaient pas si disjointes. Y’a que le psychique du premier qui sauve l’immeuble, le nimbant d’une aura glauque d’à-propos pour mon film noir. Genre de séquence trouvée par son protagoniste, tout le bagage circulaire d’un oubli volontaire. Le muet, comme le théâtre, n’a plus la cote c’est certain, plus personne ne comprend ces vieux films sans avoir usé ses rêves sur les bancs d’une classe d’études cinématographiques. Finir par filmer des vidéos corporatifs ou plafonner à l’enroulage de fils. Parce que chacun arrive avec l’intention du génie mais que le génie ne se manifeste pas à volonté, que ce ne serait que médiocrité, qu’une courbe reste une courbe avec un trou à chaque bout et qu’on ne s’en sort pas. Les extrêmes restent extrêmes dans cette réalité gaussienne et qu’il est banal de se croire différent. Qu’une fois franchi l’obstacle de la normalité encore faut-il être chanceux : peut-être exhaler son premier souffle ailleurs que dans les dépotoirs de Madagascar, peut-être tenir son premier outil autre qu’un fusil. Pardonnez-moi mes préjugés. N’empêche qu’un génie mort-né ou illettré reste un génie, mais que, pour reprendre Aristote, y’a une immense différence entre la puissance et l’acte et qu’on s’en bat la sphère supralunaire de la première. Qu’un génie n’est pas toujours génial en fait, qu’il faut souvent lui apprendre les choses de la vie, presque apprendre son coeur à battre, mettre un pied devant l’autre, payer un verre à la fille de la banquette du fond qu’il n’arrête pas de regarder, le menton enfoncé dans les mains. Un génie c’est précieux pour qui n’est jamais satisfait, comme un prophète voire le messie, l’espoir que quelque chose change avant qu’on ne trépasse. Il suffit que dans ce qu’il fasse l’on ait une toute petite place.
Mais Sleik Luftwaffe est un génie ingénu. Le genre d’ami qu’il faut tenir constamment à l’oeil, le gars qui fait trop confiance, trop sensible, qui finit toujours par foutre la merde. Poisse ambulante et meilleur ami.
Liés d’amitié dès la maternelle, dans la classe des Coccinelles. Ça faisait peur, l’école, les professeurs étaient des cannibales et la classe une rôtissoire. On ne se méfiait pas encore des autres enfants. Il s’appelait encore Arno à l’époque et avait sur le nez d’immenses lunettes cardioïdes sans verres et un t-shirt sur lequel il avait dessiné l’approximation d’un soleil en moutarde. Moi, j’avais tout un banquet de sandwiches roulés au beurre d’arachides et trois petites autos toutes neuves.
On comprendra facilement l’intérêt mutuel.
À l’approche de Hong Kong, une incroyable kyrielle de merveilles exotiques compétitionnait pour l’attention de nos deux voyeurs, les transformant jusqu’à l’aéroport en deux lutteurs aux pupilles dilatées ayant décidé de foutre les principes de l’olympisme en l’air pour gagner, coûte que coûte, l’accès anti-panoramique au hublot dépoli.
Îles émeraude, bouddhas alpins, hydrofoils étincelants, veilles barges crachotantes certainement bourrées de pirates des New Territories, vastes cargos immobiles, excavatrices flottantes engraissant la panse artificielle du HKG, immeubles aux formes étranges: là une patte d’ours grattant littéralement le ciel, là une construction de triangles empilés aux arrêtes de néon blanc, ici une coquillage post-industriel, là un cône, encore là des passerelles suspendues à hauteur d’hirondelle, trottoirs aériens peuplés de petits points sombres au mouvement chorégraphié.
Ils étaient assis côté allée au 30b, les longues jambes de Sleik l’ayant poussé à ”arranger” l’obtention des deux sièges face à la sortie de secours, du côté gauche de l’avion. Luftwaffe n’arrêtait, depuis que l’agent de bord lui avait demandé s’il était en mesure d’ouvrir la porte en cas d’urgence, de resasser les instructions qu’on l’avait forcé à lire en échange d’enviables concessions de territoire. Une assurance béton contre la thrombose veineuse contre une certaine dose d’angoisse et de l’impression indélébile des procédures d’urgence d’un 777.
Jackpot.
Rose, quant à elle, fixait sa main droite avec tant d’intensité que Sleik s’imagina qu’elle venait d’y découvrir des touffes de longs poils noirs ou encore une larve creusant lentement son logis sous ses ongles. Elle leva la main gauche pour le sommer de rester immobile. Puis, après une interminable minute, lui présenta la droite. Elle était rose et appétissante, ses tatouages masqués à la perfection et ses ongles délicieusement carnés maintenant manucurés. Ses doigts, cependant, étaient tordus d’une étrange manière: le majeur replié, le pouce et l’auriculaire se retenant mutuellement de manière à ce que seuls l’index et l’annulaire soient manifestes. Sleik connaissait bien la taxonomie des doigts car il s’avérait, du moins jusqu’à l’arrivée de l’interface neural qu’il attendait avec impatience, très peu pratique de programmer sans eux. Il avait d’ailleurs consulté un traumatologue, lors de son ridicule épisode du grand débrayage des doigts gachette.
”T’as l’air d’un de leurs bouddhas aux longues oreilles, Rose. Ou encore d’une marionnettiste qui se serait fait piquer Jojo le lapin en plein show.”
”Quatre” Fut tout ce qu’elle répondit.
”Oook. Trois. Pourquoi pas. Oui oui. Trois quoi au juste?”
”C’est du binaire, monsieur Luftwaffe.”
”Bien, à moins que je ne me trompe, madame Pirate, ce qui est très peu probable considérant que le binaire est ma langue natale, tu me fais un dix ou un six cent quarante, là, pas un trois.”
”À moins que je ne l’aie encodé”
”En retranchant quoi, sept ou six cent trente-sept? Et ça n’a de sens comme encryption que si la main faible et la clé sont connues au préalable…”
”Ou s’il y a un autre code, celui-ci réglementaire, qui force à annoncer toute séquence par un signe convenu de la gauche et situe l’emplacement de la clé au fragment de séquence choisi. Ça fait que le fragment doit être retiré de la séquence et ne servir que de clé, en plus d’assurer qu’il est impossible d’intercepter une conversation en cours”
”Ca discrimine aussi les manchots, les poteux, et les infortunés nombres supérieurs à 1023 moins ta clé… ”d’encryption.” Tracant ses guillemets dans l’air recyclé Boeing, Sleik prend bien soin de replier les doigts trois fois, s’assurant d’éviter toute confusion en éliminant l’interprétation de son geste comme un sybillin 204.
”Mais ça va nous permettre d’entrer sur la scène Hong Kongnaise’
”Bah tu sais, moi, la scène” Sleik répond d’une voix lasse, faisant la moue, le regard plongé dans les panneaux triangulaires de la Bank of China.
”Pis, d’ailleurs, Hong Kongnaise, c’est pas ben ben beau comme gentilé…”
De la pâte à crêpes. De la grosse pâte épaisse et grumeleuse de cuisinier amateur et pressé. La pâte à crêpes du cadre inférieur qui se serait couché beaucoup trop tard à la suite d’un cinq à sept interminable et tenterait l’impossible jonglerie de se faire pardonner par sa femme les écarts de la veille, sembler frais comme une rose au boulot question de capitaliser sur les maigres succès de sa soirée et se retenir de vomir jusqu’à son cubicule. En vain. En vain malgré la fleur cueillie à l’arrière de leur semi-détaché décorant l’assiette à crêpes, malgré le mot d’esprit lancé à la volée en plein cœur du cercle normalement hermétique des filles des ressources humaines et qui les avait tant fait s’esclaffer. En vain surtout à cause des Gravol qui, bien que l’empêchant parfaitement de rendre bile et jus d’orange, devaient l’endormir au volant.
Fatalement.
Sleik ne dispose pourtant pas de cuisine, n’a pas mitonné de crêpes ni coupé de tulipe à déposer sur la porcelaine léguée en guise de trousseau par la grand-tante de sa femme. Il n’est pas en retard pour le boulot et n’a jamais tenté de grimper les échelons du secteur vente chez Vidéotron. Sleik Luftwaffe, en fait, n’a jamais eu femme ni boulot et ne trépassa certainement pas au volant d’une Toyota anthracite en ce jour de juillet, anormalement frais. Pourtant, au moment précis de son éveil, il est l’incarnation même de l’ultime matinée de cet homme décevant.
Le corps comme enroulé autour d’un réverbère et la cervelle cette pâte trop épaisse, grumeleuse, à la fois liminaire et terminale.
Les brumes du coma éthylique de Sleik cèdent lentement la place à une masse sombre et sifflante, d’un volume approchant celui d’un ballon de football. Le bruit en émanant était régulier et s’accompagnait invariablement de la caresse sur son visage d’un jet d’air fétide.
Une bouilloire dans laquelle on chaufferait et refroidirait alternativement de l’engrais de crevettes? Non, aucun refroidissement hormis par azote n’aurait un effet aussi rapide. Une machine à vapeur, peut-être une de ces sphères de cuivre dix-huitiémistes dont von Guericke se servait pour démontrer que la nature n’avait, finalement, peut-être pas tant horreur du vide. Non plus, à cette distance, la peau du nez serait en train de lui décoller.
C’est un providentiel rai de lumière poussiéreuse, pénétrant par le coin arraché du panneau de contreplaqué devant condamner l’une des trois grandes fenêtres de la vaste pièce, met enfin un terme à ces spéculations particulièrement conservatrices pour Herr Luftwaffe: visage endormi, d’apparence féminine, aux sourcils percés de minuscules épingles de sûreté, les lèvres peintes d’un bleu métallique écaillé jurant parfaitement avec ses cheveux roses. Une fille. Jolie, même, si l’on en juge la résultante de l’extrapolation la partie occultée de son visage à partir de sa moitié visible, en se basant sur un principe de distorsion symétrique. Les lambeaux de doublure de la veste de cuir lui servant d’oreiller semblaient avoir imprimé sur son visage un tatouage pâle et indistinct, les paroles d’une chanson, le numéro de téléphone d’un amant ou quelques lignes de code, peut-être.
Cette situation, pour plaisante qu’elle eût pu paraître à Sleik en d’autres circonstances, le foudroya plutôt de souvenirs mal refoulés. Déni de Service. Pianotant l’air devant son visage immobile, Sleik se mit à fixer le vague derrière la tête de l’inconnue, comme s’il ne la voyait plus…
Allongé sur une table d’acier inoxydable, le visage d’Élise se trouvait écrasé, puis remonté vers le côté gauche, donnant à ses lèvres une mine boudeuse et dissimulant en partie son œil droit, exactement comme la squatteuse que Luftwaffe n’apercevait plus. L’air était vicié, aussi, mais pollué de l’odeur médicamenteuse de l’eau stérile et des gels opératoires, pas de l’haleine de hyène d’une anonyme et de l’indicible mélange de bière, d’urine et de moisissure du squat. Sous les projecteurs au sodium d’une salle d’opération louée au dénommé Finch, dont lui seul savait (fort heureusement) à quelles fins les autres locataires s’en servaient, Sleik, couvert d’un voile de sueur froid et gluant, codait une nouvelle simulation pendant que Renaud injectait 10 unités de Kétamine dans l’avant-bras de cette magnifique brune qui fut leur amie. Il faisait froid aussi, un peu comme aujourd’hui, mais un froid sec de réfrigérateur, pas celui d’un immeuble en construction à proximité du Saint-Laurent.
Ainsi, précipité probable d’un composé de vulnérabilité psychologique, de sevrage de Benzo et de quelques similitudes superficielles dans la disposition physique des éléments du tableau, la réminiscence plongea Sleik dans une espèce de catalepsie coupable.
Soudain, tel un rideau de blizzard s’entrouvrant à quelques centimètres du visage de l’explorateur pour révéler les crocs luisants d’un ours polaire, une sphère brillante émergea de la blancheur des paupières de l’inconnue. Sleik Luftwaffe tenait pourtant de source sûre qu’aucun globe scintillant ne pouvait émerger de ce visage qu’il avait enfermé dans une longue session de REM, il savait pertinemment que ces paupières-là ne pouvaient s’ouvrir, qu’il les avait à jamais closes. Il laissa donc naturellement échapper le seul cri approprié, celui du sceptique venant de voir un fantôme, et tira instinctivement le drap encroûté sur son visage, retroussant à peine les narines sous l’assaut de ses effluves infectes. De son côté, vert délavé comme la visite nocturne d’un étang parsemé de dinoflagellés, l’œil de la fille sembla reculer dans son orbite puis focaliser, amusé, sur le faciès médusé de Sleik.
Elle lui sourit, s’étira paresseusement. Lui sourit encore. Luftwaffe sentant son corps s’éveiller contre lui, son corps à lui s’éveillant un peu, aussi. Après lui avoir demandé comment il allait sans attendre sa réponse, elle se tortilla hors du sac de couchage, en l’occurrence le même que Sleik maintenait encore levé comme un égide, et traversa la salle, vêtue d’une camisole simple paire de boxers constellés d’épouvantails souriants et roses.
Intacte malgré les tessons de bouteille effleurant sans gêne ses pieds nus, la boucanière aux lèvres bleues ramena son butin de bouteilles au matelas défoncé, radeau de fortune parmi les débris du naufrage maritime de carrosses d’épicerie. Son regard est franc, intelligent, et un léger fard estompe les délicates pattes d’oie invoquées par son sourire, laissant Sleik lui prêter un âge plus intéressant qu’il n’avait spéculé à prime abord. Tirant vers elle une chaise de plastique orange couverte de brûlures de cigarettes, s’assied en face et lui tend une bière.
Luftwaffe promptement la bouteille brune de cette délicate main aux ongles carnés. ”Shiit, une O’Keefe? Je pensais pas qu’ils avaient ressuscité le vieux chevalier de la taverne! T’as trouvé ça où? Dans un site archéologique? Un dépanneur polonais dans hochelaga?” Cligne deux fois des yeux. Réalise le contexte, éberlué. ”Euh, pardon, merci, mademoiselle.”
”Piquée dans une taverne, Sleik. Tu m’as posé la même question hier.”
Cette première affirmation combinée à l’éructation de son prénom nom force Sleik à réviser le statut qu’il lui donnait il y a de cela quelques secondes. Ce n’est plus une inconnue. Elle est en fait une connue anonyme, par sa faute même peut-être (boisson aidant certainement), auprès de qui il s’est éveillé ce matin, sous les mêmes couvertures de surcroît, au cœur d’un squat montréalais. Monsieur Luftwaffe plisse donc les paupière en se mordant la lèvre inférieure dans un mélange de concentration et atterrement.
Arioste observe le monde devenir gris. Pas que les chats, les rues aussi, il ne fait pas nuit se dit-il, exaspéré de son esprit badin dans un moment pareil. Sans réussir à réprimer un rictus de défi, Arioste scrute attentivement les immeubles centenaires striés de coulisses brunâtres et de suie. Préfiguration leur état d’après la fin. Lorsque tout sera enfin rouillé, désert, champs de ruines. Entre temps, Arioste attend au pied de cet antique hôtel particulier, majestueux monument à la fortune privée. Arioste attend donc, athée transi au coin de St-Jacques et de St-Pierre, les mains profondément enfoncées dans un caban usé le protégeant à peine contre la morsure de l’humidité.
La neige sale se dilue à ses pieds, s’écoule en torrents de petites roches qu’un touriste candide pourrait croire tombées du ciel, mêlées d’un gros sel aux angles estompés garant du salut des hanches de petites vieilles dépourvues de crampons à la canne.
Merde!
Le réveil est brutal, l’ennemi est à mes portes, l’enjeu est de taille: une victoire de décisive contre l’envahisseur drosophile. Le mastodonte de fer rouge et gris roule, sans pitié, hoquetant ses ghoules serviles, cuillères mobiles nourrissant Belzébuth, engouffre indifféremment l’excédant de nos existences. Mais pas de la mienne. Il n’est que 8h44 est les vidanges sont passés. Les salauds. Ils doivent savoir que j’ai nettoyé le réfrigérateur de ses reliefs putréfiés, résultante d’absences prologées, répétées et habituellement spontanées. Déjà arrivés au coin de la rue, ces abjects suppôts du prince des mouches. La stridence accompagnant les mouvements de la hyène urbaine m’informe qu’il atteint presque le coin de la rue là où je ne pourrai plus que l’observer disparaître dans le dédale des rues de montréal, impuissant et pantois. Il n’y a pas de temps à perdre: je m’éjecte du lit, fonce vers la cuisine en évitant d’instinct tout le filage serpentant sur le plancher de mon ”bureau” adjacent, soulève le couvercle de ma poubelle d’extérieur (utilisée à l’intérieur pour sa capacité, source probable de situations comme celle de ce matin), lutte un peu avec la selle de ma bécane rouge qui s’aggrippe au couvercle comme ses pneus au bitume du ventoux, soulève laborieusement le sac d’une main, le dépose au sol, noue son col, ouvre la porte et m’élance hors du rez-de chaussée. Le camion est là. À quelques mètres à peine. L’un des serviteurs de la bête tourne la tête vers moi, les yeux immenses et l’air ahuri. Je lui tend mon sac, il le saisit et, grâce à un mouvement perfectionné par des générations d’éboueurs et transmis aux secrètes heures du matin qu’ils ne partagent qu’avec quelque rare autre secte, et le balance au sommet d’un monceau d’immondices fumantes, encore intact mais comme crispé par l’appréhension d’une inéluctable mastication.
Le camion s’éloigne dans un nuage infect, presque palpable, poulpe apeuré. Il n’avait, tout compte fait, pas l’air aussi ahuri qu’il ne l’aurait pu. Ces gars-là doivent-tu en voir des affaires….
Complètement à poil sur la rue champagne. Il pleut.
J’aurais pu aller porter mon sac sur de Maisonneuve, ils n’y sont pas encore passés. Je suis un con perdu dans dédale des rues de montréal, impuissant à poil.
9h10, pour être bien franc.
Du plomb fondu. L’intérieur d’un oeuf stérile strié d’acidité. La pluie tombe à l’horizontale, laboure le visage sans réserve, creuse ses profonds sillons dans la peau nue. Le visage doit rester caché sous un masque protecteur ou s’épaissir à jamais sous une croûte cicatricielle, stigmate du miséreux parfois, dément souvent. Les arbustes faméliques et corrompus offrent une bien maigre couverture et les auvents des échoppes sont fermés, il est quatre heures du matin. Fait pas vraiment froid, mais l’humidité transit sans pitié, altesse royale de ces dédales de ciments ou seuls le verre et le plastique cohabitent. Rien pour te protéger de la pluie ni de la disparition de la lune. Le soleil, quant à lui, ne se pointe plus qu’une heure par jour, rouge de honte, inutile. Ici, debout sur la bouche d’aération du métro sous-jacent, voilé de vapeur infecte mais dense je me suis fait aussi rare que la lune.
Lune qui se serait mise dans le crâne de filer un homme armé, s’entend.
Les passants font ce qu’ils font le mieux, passent. Ne me remarquent pas le moins du monde. Se hâtent vers le métro, le poste de taxi, le boulot, la maison, le loisir, l’obligation. Tous vissés solidement à l’ailleurs de leur cellulaire dans l’effort généralisé d’éviter le ici. Regardent la télé, consultent leur horoscope, bavent sur une ligne rose ou font un peu de ménage dans leur annuaire. Effectuent le décompte, aterrés, de leurs vrais amis. Certains piétons m’effleurent de l’épaule, de la serviette, sans se douter de ma présence. Le plus ailleurs d’entre eux me grimpe même sur les pieds pour laisser passer une fille pas trop laide dans l’escalator. Je serre les dents.
Suis pratiquement invisible. Ca ne fera pas de tort.
Ainsi tapi dans un nuage de vapeur, le froid s’amplifie monstrueusement, créant dans tout mon corps une vague ondulatoire pratiquement incontrôlable. C’est plus discret que de grelotter, au moins. Le gars devrait passer d’une minute à l’autre, du moins je l’espère, sans quoi je risque d’avoir besoin d’une nouvelle paire de poumons sous peu.
Monsieur le cosmonaute, je m’endors maintenant. Vous qui voyez les étoiles, dites-moi qu’est-ce qu’elles racontent? Chantent-elles leur tristesse de ne plus nous voir danser sur terre? Ou, au contraire, se moquent-elles de nos guerres? Comment c’est, l’apesanteur? Se sent-on grand ou petit? Flotter comme dans un bain ou dans un vide inhumain? Votre petit tube de fer a-t-il des fenêtres et des lumières? L’espace est-il peuplé ou désert?
Les étoiles sont-elles d’argent ou de verre?
Monsieur le cosmonaute, dites-moi, vous attendez qui comme ca? Vous vous en souvenez, dites-moi? Quelqu’un vous a t-il abandonné la-haut, avez-vous quelque péché à expier? Pourquoi l’espace quand la lune est si proche? Ne voulait-elle pas de vous? Ne voulez-vous pas d’elle?
Dites-moi, monsieur le cosmonaute, ne la trouvez-vous pas belle? Dites-moi, vous là-haut, comptez vous revenir bientôt? Si vous attendez encore longtemps ils n’y aura plus rien ici. Vous serez vraiment seul. Dans un monde sans vie.
Dites, monsieur le cosmonaute, a t-on déjà sonné le glas pour ici-bas?